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Le défi de l’information en temps de crise

La pandémie de coronavirus a mis en lumière le rôle des médias dans le monde entier. Pour Dominique Wolton, spécialiste de la communication, les journalistes sont des acteurs fondamentaux dans le contexte actuel.

Hélène Destombes – Paris

Deux ans après le début de la pandémie de Covid-19, nos sociétés sont encore confrontées à une profonde crise sanitaire. Les vagues de contamination se succèdent sur les cinq continents tout comme les mesures qui les accompagnent.

Cette situation inédite aux multiples répercutions tant sur le plan humain, qu’au niveau de la santé, économique ou encore politique a placé la science mais aussi le journalisme en première ligne. Informer et communiquer en temps de crise représente un véritable défi.

En ce lundi 24 janvier, alors que l’on célèbre Saint François de Sales, patron des journalistes, Dominique Wolton, directeur de recherche au CNRS et directeur de la revue internationale « Hermès » (CNRS Editions) analyse le rôle des journalistes dans ce contexte de pandémie.

Quels sont les fondamentaux pour une communication saine et de qualité ?

En théorie, il faudrait ralentir. Il faudrait introduire moins de spectaculaire, moins d’incitation à la curiosité un peu morbide et moins de saturation médiatique. Et il faudrait un recours majeur à la connaissance. Tout cela serait nécessaire et c’est exactement l’inverse qui se produit. Il y a trop de médias, trop de commentaires, trop de rumeurs, trop de soi-disant spécialistes, et pas assez de hiérarchie. La crise précédente n’est jamais utilisée pour comprendre la crise actuelle. A chaque fois, les hommes ont peur et réinventent les problèmes. Il y a donc une espèce de répétition. Par conséquent, il n’y a pas véritablement d’histoire de la communication de crise. On fait semblant de rationaliser ce qui est souvent une incertitude et une peur.

La notion de temps est donc importante, il ne faut pas céder à l’immédiateté. Est-il nécessaire d’oser le silence pour construire une communication saine ?

C’est une très bonne formule. Il faut oser le calme et le silence car aujourd’hui, dans un univers concurrentiel de l’information, chacun veut aller plus vite que l’autre et ainsi créer un événement supplémentaire. C’est une course à l’événementiel. Aujourd’hui, semble-t-il, on a compris que l’on peut se tromper et que l’événementiel peut se retourner contre nous. On a retrouvé la nécessité du calme, de la distance et parfois de la culture. Et il est important d’oser dire que l’on ne sait pas. Mais je crois que la pire des choses en cas de crise, qu’elle soit politique, sanitaire, militaire, ou écologique, est la surinformation. Il faut à tous prix éviter, et c’est tout à fait possible aujourd’hui, la course à l’information, à la rumeur, aux fausses nouvelles qui, sous couvert de suivre l’événement, crée de l’angoisse.

Le Pape François, cette année pour la 56e Journée mondiale des communications, insiste sur l’importance de l’écoute. Y a-t-il aujourd’hui une carence de l’écoute ?

La tragédie du progrès technique avec les réseaux sociaux est de faciliter l’expression d’un point de vue technique mais aussi de faciliter l’expression d’une conception un peu démagogique de la liberté, qui consiste à penser que dire tout ce que l’on a à dire est toujours mieux que d’être contrôlé par quelqu’un. Il n’y a pas de contrôle, donc il y a, en quelque sorte, une explosion d’expression. Si tout le monde s’exprime personne n’écoute. Et surtout, si tout le monde s’exprime, il n’y a pas de temps pour faire autre chose. L’écoute est ainsi indispensable comme un vrai contre-pouvoir, c’est à dire que par l’écoute, on introduit autre chose que le bruit qu’il y autour de nous. Je suis très demandeur de cela.

De nombreuses voix se sont élevées depuis le début de cette crise sanitaire pour inviter à repenser notre mode de fonctionnement. Parmi ces voix, celle du Pape François. Pensez-vous qu’au terme de cette crise, nous puissions inventer une nouvelle manière de communiquer ?

Je pense que ce n’est pas suffisant, hélas. Je crois qu’il faudrait une vraie catastrophe de l’information pour que l’on comprenne qu’il est indispensable de contrôler et de réglementer. Il ne s’agit pas de réglementer et de contrôler au sens d’un travail punitif mais on ne peut pas continuer avec la dérive actuelle et on ne peut pas non plus avoir une espèce d’ordre nouveau qui se mette en place. Donc, il faut trouver des règles qui soient pensées par les journalistes mais aussi par les acteurs de la communication et par des politiques, afin que l’on essaie de voir où s’arrête la liberté de l’information et où il faut absolument au contraire continuer à la préserver.

Le rôle des journalistes est donc fondamental, plus encore en temps de crise ?

C’est clair ! Il ne s’agit pas d’accorder aux journalistes le quasi-monopole mais il faut qu’ils aient une prééminence, c’est fondamental. Il faut préserver évidemment le contre-pouvoir des réseaux sociaux ou des expressions libres mais il ne faut pas oublier que la légitimité des journalistes est de s’exprimer et de faire leur travail avec des règles de déontologie. On ne peut pas remplacer les journalistes par des militants de la vérité. Ce serait de la folie ! On confond la facilité technique, qui est énorme, avec le fait qu’il est toujours plus difficile de faire de l’information. Faire de l’information, c’est être capable de décoder des pouvoirs, des contre-pouvoirs et d’avoir des hypothèses non visibles. Par conséquent, nous n’avons jamais eu autant besoin des journalistes qu’aujourd’hui or je pense qu’il s’agit d’une profession fragile et il est essentiel de la revaloriser.

Vatican News

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