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Pour le Pape, le récit nous relie et nous guide vers un avenir commun

La Lev, maison d’édition du Vatican, et l’éditeur Salani s’associent pour publier en italien, ce jeudi 26 mai, un ouvrage «Le tissage du monde», rassemblant les voix de grands protagonistes de la culture, un dialogue sur le récit comme voie de salut. Le Pape en a rédigé la postface. Ce texte dont nous vous proposons la lecture, est inédit. Il ne s’agit pas d’une traduction officielle.

Pape François

«Les histoires que nous racontons, que nous répétons et que nous nous transmettons les uns aux autres sont des tentes sous lesquelles se rassembler, des bannières à suivre au combat, des cordes indestructibles pour relier les vivants et les morts, et le tissage de ces vastes toiles à travers les siècles et les cultures nous lie fortement les uns aux autres et à l’histoire, nous guidant à travers les générations». C’est ce qu’écrit Donna Tartt après avoir lu ce volume qui rassemble les réflexions de pas moins de 44 écrivains, artistes, théologiens et journalistes sur le thème de la narration. La romancière américaine saisit avec acuité l’un des points sur lesquels convergent de nombreux auteurs de ce livre: le conte comme un «tissu», fait de «cordes indestructibles», qui relie tout et tous, présent et passé, et nous permet de nous ouvrir à l’avenir avec des sentiments de confiance et d’espoir.

Cet aspect du textum («tissu» en latin, qui donne «texte» en italien), au cœur de mon message pour la Journée mondiale des Communications en 2020, a été comme l’étincelle qui a généré toutes les autres réflexions réunies ici. De février à octobre 2020, en effet, ces textes nés en réaction à la lecture de mon message ont été publiés dans les pages de L’Osservatore Romano. On m’a alors demandé d’ajouter une conclusion finale à la fin de cette riche et belle série que j’avais déjà lue avec grand plaisir au fil des mois. J’ai donc accepté avec plaisir, à condition toutefois qu’il ne soit pas considéré comme «final», d’une part parce que, comme le dit Frodon, le protagoniste du Seigneur des anneaux de Tolkien, «les contes ne finissent jamais», et d’autre part parce qu’un très bel aspect de ce livre est précisément le sens de l’ouverture, de la circularité et du dialogue.

Avant de revenir sur le «contenu» de l’ouvrage, je voudrais m’arrêter brièvement sur la «méthode» employée dans ce livre. Au départ, il y a un message qui est lancé ; ce message est partagé et offert à l’attention d’un certain nombre de personnes qui se laissent interroger et enrichissent ce message par leur contribution ; l’auteur du message lit toutes ces contributions et relance une nouvelle réflexion plus riche que la première grâce à la contribution de tous ; enfin, le lecteur de ce livre va entrer dans ce dialogue et le poursuivre dans sa vie quotidienne. Voici les «tentes sous lesquelles se rassembler» dont parle Tartt, voici l’entrelacement qui «nous lie fortement les uns aux autres», même à travers les générations.

Tout cela en dit long. Et cela dit notamment qu’avec les histoires, ce qui compte, c’est évidemment de les raconter, mais peut-être encore plus de les écouter. Ce livre est le récit d’un dialogue qui ne se termine pas à la dernière page et qui, en tant que dialogue, a son cœur dans l’écoute. Même l’écoute silencieuse. Dans ces pages sur le récit, la présence du silence se fait sentir, fortement. De ce point de vue, il est important qu’il y ait aussi un essai, je me réfère au texte «Tu parles même quand tu es silencieux» de Massimo Grilli, consacré directement au silence. Presque un contrepoint, une contre-mélodie, aussi essentielle que le thème principal interprété par le reste de l’orchestre. La parole et le silence, ensemble.

Et je voudrais maintenant revenir sur les contenus pour mettre en évidence, parmi les nombreux choix (l’ouvrage collectif est beau précisément en raison de la liberté et de la variété des approches et des points de vue), trois thèmes qui me semblent les plus récurrents: le premier, que j’ai déjà souligné, est le récit en tant que «tissage» ; le deuxième se cache dans la mention du silence, c’est le thème du «mystère» ; le troisième est le thème de la «compassion».

Le premier, comme déjà mentionné, le tissage, est peut-être l’aspect sur lequel se concentrent la plupart des auteurs, certains soulignant le rôle des femmes, comme Marcelo Figueroa, d’autres mettant en évidence la «souplesse» du tissage des histoires «capables d’accueillir en elles des situations toujours nouvelles et des destinataires toujours nouveaux» (J. P. Sonnet), tandis que d’autres, comme Antonella Lumini, s’attardent sur la consistance «magmatique» des histoires qui, pourtant, «subsistent». Elles ont une «tenue» et une direction, «comme les eaux à la source d’un fleuve qui se jettent ensuite dans la mer ».

Le thème du mystère, décliné comme sens de la limite mais aussi comme «magie» qui intervient au moment de l’inspiration poétique, est présent dès le premier texte, celui de l’architecte Renzo Piano, pour qui «nous, êtres humains, sommes tous unis par cette conscience d’un mystère qui nous dépasse, nous surpasse». Cela a aussi à voir avec la «poésie». «Ce que je ne sais pas, je sais le chanter», dit une chanson de l’auteur-compositeur-interprète romain Francesco De Gregori interviewé dans cet ouvrage, et les artistes, ajoute Judith Thurman, avec une profonde perspicacité, «doivent écrire non pas tant sur ce qu’ils savent, mais sur ce qu’ils ne savaient pas savoir avant qu’ils ne l’extirpent de l’obscurité».

Le sens du mystère ouvre à la transcendance, sur une dimension indubitablement spirituelle, religieuse. Donna Tartt fait remarquer que «peut-être plus justement, les histoires sont des toiles pour les voiles que nous hissons pour attraper un souffle de divinité. Les pensées des autres acquièrent une vie étrange en nous, c’est pourquoi la littérature est l’art le plus spirituel de tous et certainement le plus transformateur. Comme aucun autre moyen de communication, une histoire peut changer notre façon de penser, pour le meilleur ou pour le pire […] les cultures anciennes et modernes ont toujours considéré les histoires comme magiques – et dangereuses – pour une raison: parce que vous pouvez écouter une histoire et, à la fin, être une personne totalement différente».

Et cela nous amène au troisième aspect, la compassion, qui est également présente dans plusieurs textes rassemblés dans le volume. En particulier, l’écrivain Marylinne Robinson, se souvenant des histoires et des chansons que sa mère lui lisait, réfléchit à la compassion, qui, dans son sens le plus large, est selon elle «dans la vie de l’âme, la contrepartie humaine de la grâce divine». Elle ajoute plus loin que «l’histoire montre à quel point les récits sont importants pour les communautés». La littérature est donc liée à la compassion, ce qui conduit à la transformation qui s’opère dans chaque expérience d’écriture et de lecture, et ce, de manière ambiguë, ambivalente et donc risquée. Le récit peut aussi libérer une force négative, manipulatrice et destructrice.

La compassion, comme je le répète souvent dans mes discours, est l’une des trois caractéristiques du style de Dieu, avec la proximité et la tendresse. Il s’agit donc d’une force puissante, qui ne peut être réduite à un aspect intérieur, intime, car elle a aussi une dimension évidemment publique, sociale. Ainsi, le récit se révèle être une force de la mémoire, donc un gardien du passé, mais aussi, pour cette raison même, un ferment de transformation pour l’avenir. La compassion trouve son icône la plus représentative dans la figure du Bon Samaritain racontée au chapitre 10 de l’Évangile de Luc. Cet homme a de la compassion pour l’homme blessé et lui offre non seulement les soins et la guérison, mais avec eux un autre récit de sa vie qu’il a «extirpé des ténèbres» par son geste. La compassion transforme la vie des deux protagonistes, et cela vaut pour toute personne et toute communauté.

Cette dimension, si on veut, «politique» du récit est également très présente dans les 44 textes du livre. Je pense à la réflexion d’Alessandro Zaccuri qui parle de Jésus comme d’un «Messie narrateur», apparemment désarmé mais en réalité doté de l’arme puissante de la narration. Tout comme le romancier irlandais Collum McCann, qui voit dans la narration «l’un des moyens les plus puissants dont nous disposons pour changer notre monde. […] La narration est notre grande démocratie. C’est cette chose à laquelle nous avons tous accès. Nous racontons nos histoires parce que nous avons besoin d’être entendus. Et nous écoutons des histoires parce que nous avons besoin d’appartenir à quelque chose. La narration transcende les frontières. Elle traverse les frontières. Elle brise les stéréotypes. Et elle nous donne accès à la pleine floraison du cœur humain».

Ce à quoi McCann fait allusion est la conclusion à laquelle Daniel Mendelsohn parvient lorsqu’il affirme que «la parole est un pont […] par le biais de la narration, nous pouvons réduire la distance qui nous sépare et je pense que cela est plus nécessaire aujourd’hui que jamais». Mendelsohn fait référence à l’époque où ces textes ont été écrits, sa contribution date d’avril 2020, et pointe une référence littéraire précise: le Décaméron de Boccace, qui se déroule à une époque marquée par la peste. Ce livre aussi, avec ses 44 textes, a été composé en période de pandémie, et l’on sent l’importance, l’urgence de revenir à l’activité la plus ancienne et la plus humaine: l’art de raconter des histoires, c’est-à-dire de construire des ponts qui puissent «relier les vivants et les morts» pour nous guider, à travers les siècles et les générations, vers un avenir à construire, à tisser, ensemble.

Cité du Vatican, 20 mars 2021

La première de couverture du livre publié ce jeudi 26 mai 2022.

La première de couverture du livre publié ce jeudi 26 mai 2022.

 

 

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